Emile BLEMONT

Emile BLEMONT



Le Coin de table de l’argent et de l’immobilier des poètes, ou que se passe-t-il entre les murs de l’hôtel Blémont ?

par Christophe DAUPHIN

 

Mais rien n’est complet dans nos fêtes,

Le bonheur est rare ici-bas !

Et la plupart des choses faites

Pour s’unir - ne s’unissent pas.

Émile Blémont

 

Mercredi 19 avril 2023, je me rends à la première réunion de l’année de l’Académie Mallarmé, qui se tient à l’hôtel Blémont[1] (Paris 9). C’est la deuxième fois que je me trouve dans ce lieu. La première, c’était il y a trente-trois ans pour une présentation de mon premier livre de poèmes (Horizon de notre temps, le milieu du jour éditeur, 1990). À l’occasion de cette réunion, je me pique d’intérêt pour la riche histoire de cet hôtel impressionnant, mais aussi celle de son propriétaire emblématique et oublié, de ses successeurs, comme de leurs frères-ennemis qui nous entrainent dans l’univers impitoyable décrit par Zola, en 1891. Non pas celui du théâtre et de la poésie (Blémont œuvra dans ces deux domaines), mais celui de l’Argent : « Dans ces batailles de l’argent, sourdes et lâches, où l’on éventre les faibles, sans bruit, il n’y a plus de liens, plus de parenté, plus d’amitié : c’est l’atroce loi des forts, ceux qui mangent pour ne pas être mangés… L’argent, l’argent roi, l’argent Dieu, au-dessus du sang, au-dessus des larmes, adoré plus haut que les vains scrupules humains, dans l’infini de sa puissance. »

Le poète parnassien Émile Blémont

L’hôtel Blémont est un lieu d’exception et déconcertant qui en dit long sur les moyens et le train de vie de la grande bourgeoisie parisienne du Second Empire (1852-1870) ; et celle du XXIe siècle s’y complait toujours autant !... Paris en regorge de ces lieux, quasi tous privés. Que se passe-t-il entre les murs de l’hôtel Blémont ? Le fantôme d’Émile erre toujours dans je ne sais combien de pièces de son ex-hôtel particulier, mais assurément peu fier de la honteuse procédure judiciaire de la Société des auteurs, compositeurs, dramaturges, contre ses amis poètes… C’est beau la culture en France !... L’hôtel Blémont fait écho au poète parnassien Léon-Émile Petitdidier (né le 17 juillet 1839 à Paris, mais d’origine lorraine), qui est bien né (famille de marchands et de teinturiers) et bien marié en 1871 (sa femme est la fille d’un industriel), sous la férule du père, qui oblige le fils à prendre un pseudonyme (Émile Blémont) lorsqu’il renonce à la teinturerie familiale au profit de la poésie (qui est, pour le père, bien près de l’oisiveté, de la bohème – et la bohème bien près de la misère) mais, avec l’obligation de faire son droit. Il obtiendra sa licence et exercera un temps comme avocat. Le père, François Petitdidier, lui écrit : « Une fois marié, tu seras ton propre maître ; tu auras ta dot et celle de ta femme, tu feras ce que tu voudras, tu vivras à ta guise, chez toi, et avec ton caractère… Il est temps que tu te cases. À trente ans on ne dort plus si bien sur le cœur des aventurières et des exploiteuses. Ne te laisse point passer l’âge propice aux bons établissements. » Émile Blémont vit de 1912 à 1927 dans cet hôtel particulier, construit en 1858 par l’architecte Bernier pour le banquier Bertin : 1.250 m2, un jardin de 800 m2, avec une deuxième maison bourgeoise, un jardin d’hiver, au 11 bis rue Ballu, Paris 9. On n’y manque pas d’espace… L’hôtel Blémont incarne, avec le musée de la Vie Romantique ou le musée Gustave-Moreau, l’esprit de ce que l’on appelle la « Nouvelle Athènes » : au milieu du XIXème siècle, l’espace compris entre la Chaussée d’Antin, Notre-Dame-de- Lorette et la barrière de Clichy, se transforme en un quartier en pleine effervescence intellectuelle où se côtoient un grand nombre d’écrivains, d’acteurs, de musiciens, de peintres et de grands bourgeois.

Poète, critique et dramaturge prolixe (une quarantaine de livres), traducteur (Mark Twain, Edgar Poe…), Blémont est l’ami de Victor Hugo, Stéphane Mallarmé, Théodore de Banville, Paul Verlaine ou Arthur Rimbaud (qui lui offre le manuscrit de son sonnet « Voyelles »). Il écrit de la poésie depuis ses études au lycée Louis-le-Grand en 1852, où il se lie d’amitié avec les futurs parnassiens, tout comme lui, Léon Valade et Albert Mérat. En 1866, à vingt-sept ans, il fait paraître son premier livre de poèmes Contes et féérie (Librairie Centrale), avec l’aide financière de sa mère. le premier poème s’intitule « Au lecteur » : On a dit que la poésie - Était morte et qu’on l’enterrait ; - C’est une pure fantaisie : - Elle dort, cela seul est vrai. – Elle dort ; et cette immortelle, - Comme la Belle au bois dormant, - N’attend qu’un baiser digne d’elle – Pour se réveiller en chantant. - À mon tour je viens sur sa couche – Pencher mon visage anxieux ; - Ouvrira-t-elle enfin la bouche ? – Lèvera-t-elle enfin les yeux ? - Éveille, éveille-toi, déesse ! – Du ciel on perd le souvenir ; - Je t’offre toute ma jeunesse – Et ne demande qu’un soupir. Émile Zola est enthousiaste, mais Leconte de Lisle est consterné par sa passion pour Musset et conseille à Blémont de se rendre sur la tombe d’Alfred plutôt que de lui faire lire ses poèmes.

Alors que Xavier de Ricard tranche net : « Le Parnasse est une protestation contre les déclamations à panache et la queue hugotique…, contre la sentimentalité artificielle et niaise de la queue de Lamartine…, ou les impertinences débraillées de celles de Musset » ; Blémont oscille toujours entre Romantisme et Parnasse, et reprend nombre de tics et défauts de ces deux grands mouvements. Cela rend aujourd’hui difficile et parfois pénible (poèmes désuets et datés), sa lecture. Peu importe, je te salue Blémont ! Si son premier biographe, ou plutôt hagiographe, Fernand Clerget (in Émile Blémont, Bibliothèque de l’Association, 1906), nous gorge de poèmes de l’œuvre entière sur 350 pages ; sa plus récente biographe Mathilde Martineau, Directrice et Conservateur de la Maison de Poésie de 1992 à 2011, centre son ouvrage réussi de 188 pages (Bonjour, Monsieur Blémont, La Maison de Poésie, 1998) sur l’environnement artistique d’Émile Blémont, élimant un peu trop la vie de l’homme et totalement son œuvre. C’est dommage. Il y a un juste milieu. Signalons toutefois qu’un an auparavant, une anthologie des poèmes d’Émile Blémont a paru à l’enseigne de la Maison de Poésie en 1997 : L’Âme étoilée.

En avril 1872, Blémont fonde l’importante revue La Renaissance littéraire et artistique (99 numéros de 1872 à 1874, année durant laquelle il devient franc-maçon, à la loge de la Renaissance), où il publie notamment la première traduction en français des Leaves of Grass de Walt Whitman. Blémont écrit : « Au lendemain de nos désastres, après les capitulations d’armées et les deux sièges de Paris, quelques jeunes gens profondément attristés, mais remplis de courage et d’espoir, eurent la pensée d’affirmer, en face de l’Europe ironique, la vitalité de la France nouvelle… ». On lit encore dans la revue : « LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ : Dans combien de siècles cette devise, strictement vraie pour les morts, sera-t-elle enfin une vérité pour les vivants ? » Victor Hugo, le parrain et l’aîné tutélaire de la revue, écrit une lettre magistrale qui fait manifeste, à Blémont et à ses amis : « Toute une génération de poètes fait son entrée. C’est après trois-cents ans, dans le couchant du dix-neuvième siècle, la Pléiade qui reparaît. Les poètes nouveaux sont fidèles à leur siècle ; de là leur force. Ils ont eux la grande lumière de 1830 : de là leur éclat. moi qui approche de la sortie, je salue avec bonheur le lever de cette constellation d’esprits sur l’horizon. Oui, mes jeunes confrères, oui, vous serez fidèles à votre siècle et à votre France. Vous ferez un journal vivant, puissant, exquis. Vous êtes de ceux qui combattent quand ils raillent et votre rire mord. Rien ne vous distraira du devoir. Même quand vous semblerez plus éloignés, vous ne perdrez jamais de vue le grand but, venger la France par la fraternité des peuples, défaire des empires, faire l’Europe. Vous ne parlerez jamais de défaillance ni de décadence. Les poètes n’ont pas le droit de dire des mots d’hommes fatigués. je suivrai des yeux, votre effort, votre lutte, votre succès… »  Blémont est lié à la fin du Romantisme (1800-1850, soit de Chateaubriand à la grandiose queue de comète de Baudelaire) comme au Parnasse (1866-1876, de Leconte de Lisle et Banville à la lutte finale de la Saison aux Enfer de Rimbaud), aux Parnassiens réfractaires du dîner des Vilains Bonshommes (1869-1872) et, fondé par Charles Cros, du Cercle Zutique (1871-1872), aux débuts du Symbolisme, dont le Manifeste (1886) de Jean Moréas désigne les nouvelles convictions littéraires de cette fin du XIXe siècle : « Ennemie de l’enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la description objective, la poésie symbolique cherche à vêtir l’Idée d'une forme sensible qui, néanmoins, ne serait pas son but à elle-même, mais qui, tout en servant à exprimer l’Idée, demeurerait sujette. L’Idée, à son tour, ne doit point se laisser voir privée de somptueuses simarres des analogies extérieures ; car le caractère essentiel de l’art symbolique consiste à ne jamais aller jusqu'à la conception de l’Idée en soi. Ainsi, dans cet art, les tableaux de la nature, les actions des humains, tous les phénomènes concrets ne sauraient se manifester eux-mêmes ; ce sont là des apparences sensibles destinées à représenter leurs affinités ésotériques avec des Idées primordiales. » L’esthétique du symbolisme à ses maîtres : « Disons que Charles Baudelaire doit être considéré comme le véritable précurseur du mouvement actuel ; M. Stéphane Mallarmé le lotit du sens du mystère et de l'ineffable ; M. Paul Verlaine brisa en son honneur les cruelles entraves du vers que les doigts prestigieux de M. Théodore de Banville avaient assoupli auparavant. » Ajoutons le plus important de tous : Arthur Rimbaud.

Poète, Blémont est de toutes les campagnes et connaît, côtoie, tous les poètes, écrivains et peintres de son temps, de Auguste de Villiers de l’Isle-Adam ou Charles Cros à Édouard Manet ou Claude Monet. Né bourgeois, Blémont est néanmoins constant et fidèle à ses idées et valeurs, qui ne convergent pas toujours avec celles de son milieu social d’origine. Sergent-fourrier dans la Garde Nationale en 1870, il tient un remarquable Journal du Siège et bombardement de Paris, toujours inédit. Il est l’un des très rares poètes et écrivains à prendre le parti de la Commune et des Communards en 1871 : « Le travail est encore l’esclave de l’argent, qui n’est pas un bon maître. » La Commune lui propose de devenir délégué pour organiser un ministère de l’intérieur communal. Poète avant tout, il refuse de s’engager en politique, mais reste solidaire. Blémont échappe (il se trouve à Arpajon) à la semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871, qui voit l’écrasement de la Commune par les Versaillais de Thiers et Mac Mahon : 15.000 morts. Il écrit : « Hélas ! pendant que je prends le chalumeau bucolique, l’œuvre de fer et de sang s’achève. Les Versaillais ont fait, sous un dais de flamme et sur un plancher de cadavres, leur désastreuse entrée dans Paris. »

On retrouve Blémont aux côtés de Verlaine et Rimbaud dans le célébrissime portrait de groupe réalisé par son ami le peintre Fantin-Latour en 1872, Coin de table. Il acquiert ce tableau en 1897 qu’il offre au Louvre en 1911. Blémont écrit encore : « On s’habitue aux capitulations de conscience. Toujours l’exécrable système du fait accompli, toujours la négation de la morale et de la justice, poussent les sociétés de chute en chute et d’abîme en abîme. » Blémont est un mécène, un homme généreux avec son entourage, ses amis et les poètes. « Mais vous, du premier jour vous fûtes simple, brave, - Fidèle : et dans un cœur bien fait cela se grave », lui écrit Paul Verlaine. Émile Blémont a perdu, le traumatisme de sa vie, son unique enfant Gaston[2], à l’âge de neuf mois, en 1872, drame dont découlent les poèmes d’En mémoire d'un enfant (Lemerre, 1899) : Ce qui nous émeut tant devant le mal d’un autre, - Est-ce un pressentiment qu’il deviendra le nôtre ; - Et l’homme, en son prochain, ne plaint-il donc si fort - Que lui-même, ou l’image exacte de son sort ? - (Comme ce jour est loin !), je vis pleurer un père - Qui, le front nu, suivait, pâle, un petit cercueil ; - Et jusqu’au fond de moi pénétra tout le deuil - Qu’il traînait sous le ciel ; et toute sa souffrance - Vint assaillir mon cœur, alors fou d’espérance. - « Quoi ? mort, son seul enfant !… Hélas ! je devais bien, - Dès cet instant, prévoir qu’on me prendrait le mien.

 

Le soir, après avoir veillé tard sur un livre,

Quand ma lampe charbonne en son cercle de cuivre,

Quand, au loin, dans Paris silencieux et noir,

L’écho des derniers pas meurt le long du trottoir,

Je sors de mon travail fiévreux, comme d’un rêve.

Je dégage mon front de mes mains ; je me lève

Péniblement, les yeux obscurcis, l’esprit las.

À travers ma langueur minuit sonne son glas ;

Il faut se reposer, c’est l’heure coutumière.

Je pousse le fauteuil, j’emporte la lumière

Et je gagne la chambre à coucher. Mais devant

La pièce où sommeillait naguère notre enfant ;

Je crains (c’est un retour de l’ancienne habitude),

Je crains, dans ce silence et cette solitude,

De faire trop de bruit. Je marche à petits pas,

Sur la pointe du pied, tout doucement, tout bas ;

Et je m’arrête court, en suspens, immobile,

Dès que le parquet craque en la maison tranquille.

— Comme si nous l’avions toujours là ! Comme si

Notre fragile espoir, notre tendre souci,

Notre bel enfant rose, en attendant l’aurore,

Dans les blancheurs de son berceau dormait encore

Émile Blémont

Émile Blémont meurt dans son hôtel de la rue Ballu, le 1erfévrier 1927, à l’âge de 87 ans. Sans héritier direct, il lègue, par testament, son hôtel particulier à la Maison de Poésie – Fondation Émile Blémont (fondée par ses soins le 1erjanvier 1900), déclarée d’utilité publique en 1928. Un legs inédit et sans équivalent. La Maison de Poésie est administrée par un Conseil de sept poètes qui se renouvelle par cooptation au décès ou à la démission de l’un d’eux.

Henri Allorge, le poète électrique du Merveilleux scientifique

En 1929, la Maison de Poésie/Fondation Émile Blémont est dirigée par le poète alsacien Alcanter de Brahm, réputé comme promoteur du point d’ironie (⸮), avec, à ses côtés, le poète ésotérique Victor-Emmanuel Michelet (cofondateur avec Papus de l’Ordre Martiniste en 1890), Charles-Maurice Couyba alias Maurice Boukay, poète-député et ministre du Commerce (1911), puis du Travail (1914), le Normand Daniel Cornette de Venancourt, Paul Riotor, poète-croix de guerre 14-18, vice-président du Conseil municipal de Paris et du Conseil général de la Seine, Henri Malo de Boulogne-sur-Mer, poète et conservateur adjoint au musée Condé de Chantilly, Jean Valmy-Baisse, le deuxième poète-croix de guerre 14-18 de la bande et le secrétaire général de la Comédie-Française, ou encore Henri Allorge, le poète de Magny-en-Vexin (Val d’Oise, où il naît le 20 mars 1878), qui se double d’un auteur de science-fiction, notoirement spécialisé dans le roman conjectural, le récit hypothétique et le voyage chimérique. Citons le roman d’invasion martienne Ciel contre Terre (Hachette, 1924) ou Le Grand Cataclysme, Roman du centième siècle[3] (Crès, 1922), qui est réédité chez Larousse en 1929, année durant laquelle Allorge prend part à la décision du conseil d’administration de la Maison de Poésie de louer la quasi-totalité de l’hôtel (ne conservant que 150 m2) à sa voisine, la puissante SACD[4], avant, en 1932, de prendre la plus stupide des décisions : vendre l’hôtel Blémont à la SACD. Il eût été de mise qu’Alcanther de Brahm glisse un point d’ironie (⸮) dans le contrat. Il n’en a rien été. Une clause, croient-ils ⸮, est censée protéger les poètes de la prédation (ils n’imaginent pas à quel point !) de la SACD : « N’est toutefois pas compris dans la présente vente et en est au contraire formellement exclue la jouissance et l’occupation par la Maison de Poésie et par elle seule des locaux où elle est installée actuellement et qui dépendent dudit immeuble. » L’hôtel Blémont devient le siège de la SACD. En 2023, l’hôtel Blémont-Sacd[5] ressemble davantage au siège de Louis Vuitton qu’à celui du Berliner Ensemble de Bertolt Brecht. Très naïfs les poètes de la rue Ballu ⸮ À défaut d’être visionnaire en immobilier, Henri Allorge l’est assurément, rendons-lui justice, sur le plan de l’écologie, écrivant dès juin 1910 (cf. La Solidarité devant la nature, in Revue de la solidarité sociale n° 72) et cela mérite d’être cité : « Sachons, du moins, ne pas aider, comme nous le faisons trop souvent, à l’appauvrissement de notre sol, en gaspillant follement ses richesses. L’humanité doit se considérer comme « comptable » des trésors de la nature, et exploiter sagement, sans avidité, comme un administrateur économe et prévoyant, et non comme un prodigue insensé qui dilapide son patrimoine sans songer à l’avenir. Nous sommes solidaires avec les hommes qui vivront après nous, jusqu’à la fin de notre planète ; qu’ils ne puissent pas nous accuser d’avoir dilapidé à leurs dépens notre patrimoine commun et vital : les richesses naturelles. » Il me plaît cet Allorge. Il est hélas mort jeune en 1938, à l’âge de 59 ans. Il est l’auteur de quarante livres dont les poèmes de L’Âme géométrique (Plon, 1906), où il « chante la signification pittoresque et symbolique que peuvent offrir les différentes figures géométriques », écrit avec admiration le grand scientifique et astronome Camille Flammarion. Lisons « Le point » : Œil du monde, fleur de l’espace, - toile au tableau noir des nuits, - C’est par toi que naît et s’efface - Toute chose aux champs infinis. - Essence de l’être suprême, - Signe de la Divinité, - C’est toi le sublime poème - De toute la réalité ! Ajoutons encore, sur un thème totalement inédit et original : Petits poèmes électriques et scientifiques (Perrin, 1924) :

 

LE COMPTEUR

 

Dès que passe le courant,

Son disque de cuivre rouge

Tourne et sur le blanc cadran

L’aiguille bouge,

Enregistrant

La force du fluide et la marche des heures.

— Ainsi, dans les sphères supérieures,

Tournent les astres sur leur chemin de clarté

Comptant combien, depuis l’éternité,

L’ingénieur des Genèses fécondes

A consommé de force et de divinité

À faire se mouvoir les milliards de mondes.

 

LE COUPE-CIRCUIT

 

Un court-circuit se forme et l’électricité,

Force, que le hasard délivre,

Se précipite en ses câbles de cuivre,

En augmentant toujours d’intensité ;

Torrent tumultueux d’ampères,

Qui portent l’incendie avide et redouté !

Le fil fin va rougir ; les flammes, ces vipères,

Vont bientôt répandre en tout lieu   Le Feu...

— Mais non ! le plomb fusible a rempli son office,

Il a « sauté » ; le fluide subtil

S’évanouit ; merci, petit plomb vil,

O gardien vigilant, toi, dont le sacrifice

M’as sauvé d’un affreux péril !

 

Ubu-Sacd contre les poètes

« Encore une fois, je veux m’enrichir, je ne lâcherai pas un sou… Embrochez la bête, cuisez la bête, j’ai faim, moi ! »  Le Père Ubu (Alfred Jarry in Ubu Roi, 1895).

C’est le temps qui fait mourir. - Le temps n’est plus. A-t-il jamais été ? - Je suis hors du temps, écrit Allorge. 75 ans plus tard, après la vente de l’hôtel Blémont, en mai 2007, la SACD, représentée par Pascal Rogard[6] Directeur général, assigne la Maison de Poésie devant le Tribunal de Grande Instance de Paris pour réclamer son expulsion… Pour sauver sa peau et son patrimoine, la Maison de Poésie tente de mobiliser l’État, le monde de la culture, les institutions culturelles et les poètes. En vain, à quelques exceptions près : « Est-ce à prendre comme un symbole de notre époque, la poésie expulsée… sur le trottoir ?... (in Agora Vox, le 30 mars 2011).  « Une Maison SDF. Verra-t-on La Maison de poésie clochardisée sous les ponts de Paris ? Dans l’impossibilité de remplir sa mission de mise à disposition des lecteurs et des chercheurs un fonds poétique accumulé depuis 80 ans ? Tout le milieu poétique croise les doigts en attendant la décision de la Cours de Cassation » (in loieplate.com, juillet 2012). « La Maison de Poésie se retrouve donc à la rue et une solution doit être trouvée rapidement afin de préserver la bibliothèque détenue par cette institution » (in actualitte.com, février 2011). « Les poètes se retrouvent à la rue » (in Livres Hebdo, 2011). Une pétition « Il faut sauver la Maison de Poésie ! » est lancée en mars 2011 qui recueille 1.287 signatures avec le soutien du Conseil Permanent des Écrivains, de la Société des Gens de Lettres, du P.E.N. Club Français et de l’Académie Mallarmé : « La Maison de Poésie-Fondation Émile Blémont, déclarée d’utilité publique en 1928, est frappée d’expulsion et elle doit quitter ses locaux historiques, ceux qu’elle occupe depuis plus de quatre-vingts ans. Elle est en France la seule Fondation entièrement dédiée à la poésie... Nous attirons l’attention des pouvoirs publics et des acteurs du mécénat sur l’urgence d’une solution durable : il faut sauver la Maison de Poésie. » Le Tribunal considère que la Maison de Poésie occupe « les locaux sans droit ni titre » et ordonne son expulsion le 4 mars 2010. Le 10 février 2011, la Cour d’appel « confirme le jugement entrepris en toutes ses dispositions ». Mardi 11 octobre 2011, la Maison de Poésie-Fondation Émile Blémont vide les lieux. Les 30.000 volumes de sa bibliothèque, les archives, les manuscrits, les tableaux, les sculptures, les manuscrits, le mobilier, tout son riche patrimoine est mis en caisses et placé dans les dépôts de la Bibliothèque Nationale de France. Le reste est vendu à des antiquaires. Tous les rayonnages sont vidés. Blémont descend aux catacombes où il rejoint ses poèmes.

Ironie du sort, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques fait s’abattre la nuit sur l’hôtel des poètes dont rêvait Blémont et tout cela, face, de l’autre côté de la rue, à l’immeuble du 6 rue Ballu, jadis Théâtre des Pantins, où Alfred Jarry fit représenter pour la première fois comme spectacle de marionnettes son chef d’œuvre Ubu roi[7] (créé le 10 décembre 1896 au Nouveau-Théâtre à Paris) le 20 janvier 1898. Ubu-Sacd s’empare du reste du pactole. Mais, le 31 octobre 2012, la Troisième chambre civile de la Cour de cassation casse l’arrêt rendu le 10 février 2011 par la Cour d’appel de Paris et « condamne la Société des auteurs et compositeurs dramatiques aux dépens ». La Maison de Poésie-Fondation Émile Blémont peut réintégrer ses locaux historiques. Mais l’affaire est toujours en cours : la Cour de cassation « renvoie les deux parties devant la cour d’appel de Paris autrement composée. » C’est beau la culture en France !... À défaut de se passionner pour la poésie (ne rêvons pas !...), le monde juridique se « passionne » pour la « poésie immobilière », ce qu’il appelle « l’épisode judiciaire de la libre constitution de droits réels », les « arrêts Maison de la poésie 1 et 2 » ou encore la « jurisprudence Maison de poésie » : «  L’arrêt dont il est question, marque une révolution juridique en venant trancher la question de savoir si le droit civil peut admettre l’existence d’un droit de jouissance spéciale en immobilier non limité dans le temps après toute une série d’arrêt rendue depuis 2012 en la matière…. » (in actujuridiqueimmobilier.com, 2016).

Trois ans plus tard, en 2015, c’est la Maison de la poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines, à Guyancourt (fondée en 2002 par son poète-maire Roland Nadaus) qui doit fermer ses portes, victimes, non pas d’une société de gestion collective des droits d’auteurs, mais d’un règlement de comptes politique. Un élu de droite répond à un élu de gauche : « Il a fallu faire des économies », explique de manière cynique Michel Laugier (DVD), président de la communauté d’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines. Roland Nadaus conclut : « Mais vous l’aurez compris : plutôt rien qu’une Vraie Maison ! la Poésie au trottoir ! »

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

 

À ÉMILE BLÉMONT

 

La vindicte bourgeoise assassinait mon nom

Chinoisement, à coups d'épingle, quelle affaire !

Et la tempête allait plus âpre dans mon verre.

D’ailleurs du seul grief, Dieu bravé, pas un non,

 

Pas un oui, pas un mot ! L'Opinion sévère

Mais juste s’en moquait autant qu’une guenon

De noix vides. Ce bœuf bavant sur son fanon,

Le Public, mâchonnait ma gloire... encore à faire.

 

L’heure était tentatrice, et plusieurs d’entre ceux

Qui m’aimaient, en dépit de Prudhomme complice,

Tournèrent carrément, furent de mon supplice,

 

Ou se turent, la Peur les trouvant paresseux.

Mais vous, du premier jour vous fûtes simple, brave,

Fidèle : et dans un cœur bien fait cela se grave.

 

                  Paul VERLAINE (in Amour, Léon Vanier, 1888).


[1] L’hôtel Blémont c’est avant tout, historiquement, le siège de la Maison de Poésie - Fondation Émile Blémont, dont les principales missions sont l’édition de la revue Le Coin de table (66 numéros de 2000 à 2016) et de livres de poèmes (jusqu’en 2009), l’organisation de prix (Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Émile Blémont…) et de manifestations littéraires. Cette Maison de Poésie a été dirigée par Jacques Charpentreau de 1989 à sa mort le 8 mars 2016, à l’âge de 87 ans. Le poète Sylvestre Clancier lui a succédé pour dynamiser la « vieille dame endormie » de la rue Ballu, qui en avait bien besoin.

[2] La sculpture « Tête de Gaston », est la seule œuvre d’art encore présente dans les locaux de la Maison de Poésie.

[3] Samuel Minne écrit à propos de ce roman (in Amicale des amateurs de nids de poussière, 2017) : « Le Grand Cataclysme prend place au centième siècle, en 9978…. La Terre a connu de terribles séismes en 8960, qui ont profondément changé la physionomie du pourtour méditerranéen : les plus grandes villes d’Europe ont été détruites et la France, par exemple, est en grande partie recouverte par l’océan. Les territoires dévastés, la population s’est rassemblée dans une poignée de mégapoles à travers le monde, dont deux en Afrique du Nord : Kentropol, centre de la recherche scientifique, et l’industrieuse Hérakloupol. L’électricité règle tous les aspects de la vie quotidienne. Les gens usent de « bibliophones » et communiquent au moyen du « téléphote ». On ne se nourrit plus que d’aliments synthétiques, pâtes sous forme de cubes, liquides et même parfums. Si tout n’est pas parfait, la misère est éradiquée, et les travaux les plus lourds sont délégués à des grands singes évolués qui servent de domestiques et d’ouvriers aux humains. La science domine sur tout, et les noms et prénoms sont tous formés sur des termes mathématiques ou scientifiques (surtout tirés de la géométrie et de l’astronomie). Ainsi, les personnages principaux sont le couple Triagul Parabolis et Sinusia Altaïr, leurs amis les sœurs Aphélia et Parhélia Elliptine et leur frère Hélikos, et le député Quadrilos Spirol… »

[4] La Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) a été fondée en 1777 par Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais. Société civile à but non lucratif, organisme de gestion collective, plus ancienne des sociétés de gestion collective des droits d’auteurs, la SACD perçoit et répartit les droits (plus de 200 M€/an) de plus de 60.000 auteurs membres, représentant les répertoires du spectacle vivant, de l’audiovisuel, du cinéma et du web : auteurs de théâtre, chorégraphes, metteurs en scène, compositeurs, réalisateurs, scénaristes et youtubers. La SACD est  cogérée par Pascal Rogard, directeur général, et Anne Rambach, présidente. Le conseil d’administration, c’est 24 auteurs et autrices élus pour 3 ans qui représentent la télévision, le cinéma, l’animation, la radio, la création numérique, le théâtre, la mise en scène, la danse, la musique, le cirque et les arts de la rue.

[5] Marc Rees écrit (in nextinpact.com, 3 juin 2014) : « La Commission de contrôle des sociétés de perception et de répartition des droits (SPRD), hébergée à la Cour des comptes, vient de publier son rapport annuel. Elle s’est concentrée cette fois sur les flux financiers, mais aussi et surtout sur le confortable patrimoine immobilier des sociétés de gestion collective (Sacem, Scam, Sdrm, Sacd). 55.000 m² évalués à 300 millions d’euros… »

[6] Nicolas Gary écrit (cf. SACD : le prix de la liberté pour un syndicat in actualitte.com, 13 novembre 2020) : « La SACD est dirigée par le lobbyiste Pascal Rogard. Une recherche poussée de ActuaLitté a permis de prendre connaissance de son salaire : 310.000 € annuels pour l'exercice 2018, approuvés par l'Assemblée générale de 2019 — soit près de deux fois le salaire du président de la République… Ses neuf plus proches collaborateurs se partagent quant à eux une rémunération annuelle moyenne de 135.000 € chacun. Un scénariste administrateur de la SACD touche quant à lui près de 14.000 € annuellement pour siéger dans l’organisme de gestion collective… Alors que sur 50.000 auteurs revendiqués par la SACD, seuls 2.264 auteurs de l’audiovisuel (scénaristes, réalisateurs et auteurs graphiques confondus) perçoivent plus de 10.000 euros de droits d’auteur par an, des questions se posent légitimement sur cet écosystème… Qui représente les auteurs ? Au nom des auteurs, la SACD a passé un accord avec la SCELF, un organisme de gestion collective piloté uniquement par… des éditeurs de livre ! La SACD finance de nombreuses organisations dans l’audiovisuel. En 2019, la SACD a financé par exemple 25 Images (93.000 euros) les EAT (85.000 euros) l’Agraf (35.000 euros), le SRF (24.000 euros), les Chorégraphes associés (18.000 euros) ou encore le SCA (10.000 euros). Beaumarchais, fondateur de la SACD, avait coutume de dire : Une bourse d’or me paraît toujours un argument sans réplique… Dans le rapport annuel 2019 de la Commission de contrôle des organismes de gestion des droits d’auteurs et des droits voisins de la Cour des comptes, un dernier élément surgit… Ainsi, on découvre que les aides à l’action culturelle des OGC en faveur « du seul spectacle vivant représentaient en 2017 un peu plus de 85 % des crédits d’intervention du ministère de la Culture contre un peu moins de 50 % en 2013… Contactés par ActuaLitté, aucun des différents membres de la SACD n’a souhaité apporter de réponses aux multiples questions que soulève encore cette enquête. »

[7] Comédie en cinq actes publiée le 25 avril 1895 dans la revue de Paul Fort Le Livre dart, puis la même année aux éditions du Mercure de France.



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : Yusef KOMUNYAKAA & les poètes vietnamiens de la Guerre du Vietnam n° 56